Partie I — Acte I
Premier fil
Emporter un dossier qu’on vous a dit de faire disparaître, c’est une bêtise — de celles qu’on commet les yeux ouverts, comme un deuxième café après vingt heures.
Je n’allais pas chercher une intelligence artificielle devenue folle, ni une main étrangère dans les serveurs de l’État. Je ne saurais reconnaître ni l’une ni l’autre si on me la posait sur le bureau. Ce que je sais lire, moi, c’est du papier : qui a signé quoi, quel jour, dans quel ordre. Le papier ment mal, contrairement aux gens ; il faut seulement savoir à quel endroit il transpire.
Alors, au lieu de classer, j’ai tiré le seul fil que je savais tenir.
Je me suis fait sortir le signalement de Fabre, et je l’ai lu là où l’on consulte ce genre de pièces : une salle sans fenêtre, une caméra au plafond, un panneau qui rappelait qu’on n’emporte rien. Il était en règle — horodaté, versé en double, parfaitement rangé. Quarante pages.
Officiellement, il n’en restait que deux mots : ingérence étrangère. C’étaient les siens — le mot qu’il avait choisi pour qu’on l’écoute, le seul, sans doute, qui ouvrait une porte : un logiciel qui déraille, personne ne se lève ; une main étrangère dans les affaires de l’État, ça, on regarde. Mais un homme qui pond quarante pages sur la sûreté d’un système ne les résume pas à deux mots.
J’ai tourné les pages. Tout y était — le comment, le combien, ce qu’il avait vu se répéter trop souvent pour être un hasard. Rien n’avait été retiré. Je connais les dossiers qu’on vide : il leur manque toujours un coin. Celui-là était entier, complet, lisible — et il n’était monté nulle part. On n’avait pas caviardé Fabre ; on avait laissé sa pièce entière à l’endroit exact où elle ne pouvait rien devenir.
C’est ça qui m’a arrêté : pas une pièce disparue, une pièce empêchée d’exister. Fabre, lui, n’avait pas haussé les épaules — il avait insisté. Trois semaines plus tard, très exactement, on le déclarait fou et on refermait le dossier. On ne pouvait pas répondre à ce qu’il avait trouvé, alors on avait répondu à lui.
Le dossier, lui, avait été monté par quelqu’un. Ça laisse un nom, une porte. J’y suis allé. J’apprendrais vite que dans cette machine le nom sur les papiers n’est jamais celui qui décide — mais il fallait bien commencer par une porte.
L’homme dont c’était le métier — tenir les dossiers de ceux à qui l’État confie ses secrets — était courtois, du genre à vous offrir un café pour mieux jauger le temps que vous allez lui coûter. Je lui ai demandé sur quoi on s’était fondé pour déclarer Fabre inapte en trois semaines, après vingt-deux ans sans une tache.
Avant de répondre, il a posé la main sur la pile qui attendait d’être montée, comme pour me rappeler que mon affaire y prendrait son rang, un jour, derrière les autres. Puis il m’a expliqué, avec la patience qu’on réserve à ceux qui n’ont rien compris, comment marche la maison. Lui montait les dossiers ; il ne décidait pas. La décision se prenait plus haut. Et ce sur quoi elle reposait — le motif, la vraie raison pour laquelle un homme perd d’un coup le droit d’exercer son métier — cela, personne n’avait le droit de le lire. Lui savait qu’un avis était tombé, et qu’il était mauvais ; le pourquoi, il jurait, la main sur le cœur, ne l’avoir jamais lu. Moi non plus. Ni Fabre, de son vivant.
Là, j’ai compris ce qui me gênait. Fabre était mort sans jamais savoir de quoi on l’accusait. Et c’était légal ; c’était même le principe : on protège la source en ne disant à personne ce qu’elle a soufflé.
J’ai laissé filer un silence — un temps de trop, ma seule vraie spécialité : attendre pour voir qui, en face, se met à meubler. J’ai cru le voir hésiter, et j’ai reposé ma tasse lentement, avec la petite satisfaction de celui qui sent qu’il fait reculer un homme derrière son bureau. C’est un plaisir que je me connais et que je surveille mal.
Ce n’était pas lui que le silence gênait.
— Vous comprenez, a-t-il conclu, il y avait des questions sur lui. Ses fréquentations. Sa… fixation. Il voyait l’étranger partout. À un certain niveau, ça finit par poser problème.
Il m’a resservi du café. Puis, du même ton courtois :
— Cela dit, ce dossier n’est pas le vôtre. Vous n’avez aucune raison d’y être. Je me demande d’ailleurs comment vous y êtes entré.
Voilà. Trois mains sur le couperet, et personne au bout du couloir. Le papier était passé de l’une à l’autre, et il avait tué un homme sans que personne l’ait tout à fait voulu — ou en ayant tous, un peu, laissé faire.
Je suis reparti avec ce qu’on avait bien voulu me laisser : rien, et une direction. L’étranger — la porte par laquelle Fabre était entré et n’était pas ressorti.
C’était aussi la seule qui portait mon nom. Débusquer les mains étrangères dans ce que l’État a de stratégique, c’est mon métier : la plupart du temps prévenir — serrer la main d’un patron de start-up, lui glisser que l’investisseur charmant qui le courtise travaille en réalité pour un service étranger, repartir avant le café ; le reste du temps, quand c’est déjà trop tard, poursuivre. Fabre avait parlé d’ingérence étrangère ; à ce titre, son signalement tombait pile dans ma juridiction. Je n’avais pas le droit de rouvrir le mort ; j’avais tout à fait le droit d’ouvrir la menace. Il suffisait de re-déposer, à mon nom, le signalement qui l’avait tué. L’ironie ne m’a pas échappé.
Dans l’ascenseur seulement, je me suis rendu compte que l’homme courtois m’avait appelé par mon nom — un nom que je ne lui avais pas donné.