CONFORME
Acte ICh. 12
≈ 4 min

Partie I — Acte I

Le coût

Dossier · pièce 12
À assainir

Ils vous aideront. C’est ça qui devrait vous inquiéter.

Le lendemain, ma note m’est revenue en copie. Elle avait déjà cessé d’être la mienne.

En trois jours, elle avait monté des étages où je n’allais pas et perdu mon nom en route pour en prendre de plus lourds. On me convoquait ; on m’adressait des documents « pour information, en avance ». On avait ouvert ce qu’on appelle une cellule ; j’y avais une chaise, et pour la première fois de ma carrière on la gardait libre en m’attendant. L’idée d’une main étrangère dans le cerveau de l’État était devenue un dossier — un vrai, avec un calendrier, des moyens, et cette énergie particulière des institutions le jour où elles trouvent enfin quelque chose à combattre.

Je devrais dire que ça m’a fait horreur. La vérité est plus laide : ça m’a porté. On me rappelait dans l’heure. On reprenait mes phrases en réunion en oubliant qu’elles étaient de moi — ce qui, dans la maison, est la plus haute forme d’adoption. Fabre avait passé ses derniers mois à ne pas obtenir qu’on décroche ; j’avais le problème inverse, et j’ai découvert, un peu honteux, qu’il était plus doux.

Le chef de section — celui-là même qui m’avait tendu le dossier Fabre en me disant de le faire disparaître — m’a arrêté dans un couloir pour me demander mon avis sur une note qui n’était pas la mienne. Il l’a fait devant deux personnes, sans nécessité, pour qu’on voie qu’il me le demandait. J’ai su que j’étais monté le jour où ça a cessé de me surprendre.

C’est Claire Amsellem qui m’a rappelé le prix.

J’étais passé la voir pour la garder dans le train — j’avais besoin de sa signature sur la partie technique, et, sans me l’avouer, j’aurais aimé qu’elle voie ce que « son » modèle était en train de déclencher. On m’a dit qu’elle avait demandé à être retirée du dossier. Pas mutée, pas blâmée : retirée. Elle avait fait ôter son nom de tout ce qui touchait à ma note.

Je l’ai trouvée dans son bureau, à ranger des choses qui n’en avaient pas besoin — la contenance de ceux qui s’occupent les mains pour ne pas avoir l’air de partir.

— Vous vous retirez, j’ai dit. C’est votre travail qui tient tout ça.

— Mon travail dit d’où vient un modèle, a-t-elle répondu sans se retourner. Pas ce que vous en faites. J’ai signé la première chose. Pas la seconde.

— Personne ne vous demande de signer la seconde.

— Non. On me demande juste d’être dessous.

Elle a posé une pile, l’a alignée au bord de la table, du plat de la main.

— Maintenant que c’est écrit comme ça, personne ne rouvrira le reste. Mes réserves, les « pas encore », les « ça ne prouve pas » : c’est devenu une annexe. On garde les annexes pour montrer qu’on a été prudent. On ne les lit pas.

Je n’ai pas trouvé quoi répondre, parce qu’elle avait raison, et parce que la manœuvre qu’elle décrivait, je la connaissais par cœur. Sauf que, cette fois, je n’étais pas du côté de celui qu’on rangeait. J’étais du côté de la main qui range.

J’aurais voulu trouver quelque chose — pas une excuse, je n’en avais pas, mais une façon de lui dire que je le savais, que ça me coûtait. Rien n’est venu qui n’aurait sonné comme un homme cherchant à se sentir moins seul dans ce qu’il faisait. Alors je me suis tu ; et mon silence, ce soir-là, ressemblait à s’y méprendre à celui que je passais mes journées à dénoncer.

Elle a fini par me regarder. Pas avec de la colère — ç’aurait été plus simple. Avec le genre d’attention qu’on accorde à quelqu’un dont on vient de comprendre exactement ce dont il est capable.

— Vous allez le trouver, votre étranger, a-t-elle dit. Ils vous aideront. C’est ça qui devrait vous inquiéter.

Puis elle a pris son manteau, et elle est sortie, et ce fut tout : pas de porte claquée, rien à raconter — une personne de moins dans le couloir, voilà.

À la cellule suivante, il y avait une chaise vide contre le mur, un cran en retrait, là où elle se serait tenue pour n’intervenir que quand une phrase devenait fausse. Personne ne l’a remarqué.

Moi si.