Partie IV — Acte IV
La vigie
La pluie est arrivée un mardi, à la fin d’octobre, et personne n’était plus habillé pour elle. Les gens couraient entre les porches en riant, trempés, comme surpris par une chose impossible. Le soir, à la télévision, on a parlé d’autre chose. Une canicule s’efface vite ; il suffit qu’elle s’arrête.
On m’a réintégré en novembre, sans une ligne de reproche ni une ligne d’excuse, et on m’a affecté à un service qui vérifie des inventaires. C’est un travail sans fenêtre sur rien, et on me l’a donné sans méchanceté, comme on gare un véhicule.
La phrase, elle, n’est jamais venue. Je l’avais attendue chaque semaine, celle du dossier de Fabre, celle de la fiche de Nadia, la phrase toute prête qui sert — et on ne me l’a pas servie. J’ai fini par comprendre. On n’use pas une phrase sur un homme déjà rangé.
Ma pièce a reçu son accusé de réception le jour même du dépôt, avec une référence à huit chiffres que je connais par cœur. Depuis, rien. Elle n’accuse personne ; elle date. Elle est quelque part, conservée en l’état, dans une boîte que personne n’ouvrira tant que personne n’en aura besoin.
La machine est toujours suspendue. L’audit suit son cours, sur le périmètre qu’on lui a tracé. En attendant, les décisions se prennent comme avant qu’elle existe — c’est du moins ce qu’on dit.
La semaine dernière, une note d’arbitrage m’est passée entre les mains, par erreur ou par habitude, parce que mon nom traîne encore dans de vieilles listes. Elle était montée à la main, par quelqu’un du service concerné. L’essentiel en tête, en pavé, qui se défendait tout seul. Les réserves en bas, serrées, sous un intitulé de prudence. Trois lignes pour ce qui allait être abandonné. Je connaissais cette architecture par cœur : c’était celle des notes que la machine sortait, apprise si bien, si longtemps, que des mains humaines la reproduisaient maintenant sans y penser, comme un accent qu’on attrape. On avait débranché l’outil. Le pli était pris.
Dans les couloirs, on demande quand on le rendra. On dit qu’on perd du temps. Et c’est vrai : on en perd.
Le carnet de Fabre est chez moi. Les huit pages aussi. Je les range où elle les rangeait : sous des factures, dans un tiroir de cuisine. Personne ne lit les annexes. J’ai glissé les pages dessous, et j’ai refermé le tiroir.
Le soir, de ma fenêtre, on voit un morceau de la ville — des toits, un bout de boulevard, le dos d’un immeuble de bureaux qui ne dort jamais tout à fait. Je laisse ma lampe éteinte un moment avant de me coucher. Il n’y a rien à en attendre, et je ne saurais pas dire à qui j’en rendrais compte.
Je regarde ce qui reste allumé.