Partie I — Acte I
La lignée
Une origine étrangère explique une présence ; elle n’explique pas une intention.
L’évaluation de l’État tenait dans deux étages d’un immeuble sans plaque, coincés entre une mutuelle et un cabinet de radiologie. C’est là qu’on décidait si les machines auxquelles la République confie ses arbitrages méritaient qu’on leur fasse confiance, et on le décidait sous des néons, avec du café tiède et une moquette qui avait connu deux ou trois présidents. J’avais imaginé autre chose — des murs épais, des hommes graves, un lieu à la hauteur de ce qu’on y jugeait. À mon âge, j’aurais dû savoir que l’État range ses décisions les plus lourdes dans les bureaux les moins chers. Je le sais depuis longtemps ; j’imagine toujours des murs épais. Allez savoir pourquoi.
Le bureau de Fabre attendait d’être vidé. On m’a laissé monter sans discuter : une carte de la maison ouvre en dix minutes des portes qu’un mandat mettrait trois semaines à forcer, et dans un service dont le métier est de juger des machines, personne n’avait envie de s’expliquer avec un homme dont le métier est de juger les gens. La sécurité avait scellé l’ordinateur, emporté les classeurs, coché ses cases. Restait ce que personne ne scelle, parce que personne n’y voit un dossier.
Un carnet à couverture souple, de ceux qu’on achète par trois en supermarché, au fond d’un tiroir sans clé. Pas d’équations — je n’y aurais rien compris, et je crois que Fabre le savait, parce qu’il n’y en avait pas. Des colonnes. Une date, une affaire, une croix dans une marge ou dans l’autre : un homme qui avait passé ses soirées à compter.
Ce qu’il comptait, il m’a fallu trois pages pour le saisir, et le froid est venu avec. Des décisions de l’État — un permis accordé, un crédit fléché, un concurrent écarté, la priorité donnée à tel réseau plutôt qu’à tel autre — et, pour chacune, le sens dans lequel elle avait penché. Prise seule, chaque ligne était banale : c’est le métier de l’État de trancher, il tranche du matin au soir. Mais Fabre n’avait pas regardé une ligne. Il en avait aligné des centaines, patiemment, comme on relève un compteur, et au bout de la colonne la pièce tombait du même côté bien trop souvent pour une pièce honnête.
Il n’avait pas noté vers quoi elle penchait. Peut-être qu’il ne le savait pas encore ; peut-être qu’il l’avait gardé pour la seule page que la sécurité, elle, avait pensé à emporter. Ce qu’il laissait là, dans un carnet de supermarché, c’était pourtant la chose la plus dangereuse qu’un évaluateur puisse produire : un nombre. Un homme, on le traite de fou. Un nombre, il faut le réfuter — ou le faire disparaître avec celui qui l’a écrit.
Fabre était monté d’un cran là où je ne peux pas le suivre, dans le ventre de la machine, à chercher le pourquoi. Je suis redescendu vers ce que je sais tenir. Si un outil fait toujours pencher l’État du même côté, ma première question n’a jamais été comment ; c’est à qui l’outil appartient, et de quoi il est fait.
Sur le papier, il était irréprochable : français, souverain, choisi précisément pour ne dépendre de personne. Sauf qu’un modèle a des ancêtres, et que les ancêtres, ça se remonte — tant que les papiers suivent. Les siens ne suivaient pas jusqu’au bout : une génération plus haut, la filiation changeait de nom sans raison, puis la fiche s’interrompait poliment, juste avant de dire où il était né. Ce qui restait sentait l’est — la même eau que le Trésor avait recrachée l’an dernier.
Pendant une heure, j’ai tenu mon espion. Une lignée étrangère dans le cerveau de l’État, blanchie sous un drapeau tricolore : c’est mot pour mot ce contre quoi on me paie. Fabre n’était pas fou — il avait vu la main, et la main l’avait effacé. Tout se refermait, enfin, du bon côté.
Un modèle vicié à la source, pourtant, ça déteint partout, un peu, comme une eau qui donne son goût à tout ce qu’on y trempe — sans choisir, sans viser. Le carnet ne montrait pas ça. Il montrait une pièce qui retombait d’un côté précis, le même, encore et encore, avec la régularité de quelqu’un qui vise. Une origine étrangère explique une présence ; elle n’explique pas une intention.
J’ai refermé le carnet sur sa nuance, et je l’ai glissé dans ma sacoche. J’avais un espion, un mort qu’on allait pouvoir réhabiliter, une affaire qui tenait debout toute seule — et il aurait fallu vouloir tout perdre pour aller gratter ce qui, dedans, ne collait pas.
En bas, la carte qui m’avait ouvert les portes en dix minutes ne les rouvrait plus tout à fait. L’agent de l’accueil, tout à l’heure indifférent, s’était pris d’un zèle soudain. Il fallait signer le registre de sortie ; il fallait, si ça ne me dérangeait pas, qu’il jette un œil dans la sacoche ; il fallait qu’il passe un appel, une vérification, on n’en aurait pas pour longtemps. Je ne portais qu’un carnet de supermarché. C’est en le sentant peser contre ma hanche que j’ai mesuré ce qu’il valait : une heure plus tôt, personne ici ne m’avait regardé entrer ; maintenant, quelqu’un tenait à savoir avec quoi je repartais.