Partie I — Acte I
Trop convenable
Le village fournissait le paysage et payait la note ; on ne lui demandait rien d’autre.
De jour, Brévanne n’a l’air de rien. J’y suis monté un après-midi, sous une chaleur qui montait déjà — une commune de l’est parisien qu’on ne traverse jamais. On voit le campus avant d’y arriver : des halls sans fenêtres, longs comme des hangars, plantés au milieu des champs et des pavillons, derrière un double grillage et une haie qui ne cachait rien. Un souffle continu en montait, une ventilation sans fin — le bruit d’un site qui boit, à lui seul, autant de courant qu’une ville moyenne. Dehors, rien : pas une plaque, pas un logo, des caméras tous les vingt mètres et un parking presque vide. Les machines auxquelles l’État confie ses arbitrages tournaient là-dedans, muettes ; personne aux alentours n’avait l’air de savoir ce que c’était.
Je n’étais pas venu par hasard. La veille, j’avais repris le carnet de Fabre et je l’avais lu à l’envers — non plus comme la lubie d’un homme qu’on avait rangé, mais comme une carte. On ne cherche pas une main étrangère ; on cherche ce qu’elle voudrait — raisonnement de métier, presque paresseux, mais qui a l’avantage de marcher. Une puissance qui se donne la peine de truquer le cerveau d’un État ne vise pas le menu des cantines : elle vise ce qui compte, l’énergie, les réseaux, ce qui fait tourner un pays.
J’avais recopié les noms sur une feuille, non par affaire mais par lieu, puis par réseau. Au début, ça ne dessinait rien : des postes, des lignes, des marchés, des sites dont les intitulés changeaient d’une administration à l’autre. Puis les mêmes coordonnées s’étaient mises à revenir sous des habits différents, et un lieu tenait toujours dans la même colonne : jamais le centre de l’affaire, jamais ce qu’on visait — seulement ce qu’on ne coupait pas. Brévanne.
Au café de la place, on connaissait Brévanne autrement. Je me suis assis au comptoir, j’ai commandé quelque chose de froid, et j’ai écouté.
On parlait des coupures comme on parle de la pluie, sans idée d’un coupable. Un homme énumérait ses pertes de la semaine : le congélateur vidé deux fois, et les médicaments qu’il gardait maintenant chez le pharmacien, faute d’un frigo qui tienne la nuit. « Nous, ça saute une nuit sur deux, a-t-il dit. Eux, là-bas, jamais. » Il a désigné le campus du menton, sans colère. Pour lui, c’était la météo : il y a des endroits qu’on épargne, d’autres non, on ne sait pas pourquoi.
La patronne, qui avait entendu ça mille fois, a posé mon verre et donné son chiffre à elle : le soir, trois ou quatre habitués de plus venaient recharger leur téléphone au comptoir, faute de courant chez eux pour le faire. Elle les laissait faire. « On ne se rend pas compte, autrement, de ce que c’est, une prise. » Elle le disait sans se plaindre, comme un fait d’inventaire. Pendant qu’elle parlait, un gamin est entré, a posé son téléphone sur le comptoir sans un mot, côté prise, et est reparti jouer dehors. Elle l’a branché pour lui, sans regarder. Ça avait ses habitudes.
J’ai demandé, l’air de rien, si le campus employait des gens du coin. Ça les a fait sourire. Non : on ne voyait jamais entrer ni sortir personne, ceux qui travaillaient là venaient d’ailleurs et repartaient ailleurs ; le seul lien entre la commune et ce qui bourdonnait derrière les grillages, c’était le courant — eux le voyaient passer, pas toujours arriver. Le village fournissait le paysage et payait la note ; on ne lui demandait rien d’autre.
Or ce n’était pas la météo : cet été-là, le courant ne suffisait plus à tout le monde, et quelqu’un, quelque part, décidait qui restait allumé et qui s’éteignait pour la nuit. On appelait ça de l’équilibrage, des sites sensibles ; cela revenait à baisser un interrupteur sur une ville et pas sur la voisine.
Là où l’homme du café voyait le sort, il y avait une règle. Brévanne ne s’éteignait jamais parce qu’un site déclaré vital passe en tête de liste — et il l’était à plusieurs titres : on y hébergeait les machines qui aident l’État à penser, mais aussi des données de santé, des systèmes dont dépendaient des hôpitaux. Le couper, c’était couper ça aussi ; il y avait de vraies raisons, et c’est bien ce qui rendait la chose imparable. Il n’empêche qu’au bout du compte, la règle gardait le campus allumé et coupait les communes d’à côté — et je lisais le barème, moi aussi, sans m’y arrêter. Une coupure isolée se justifie toujours. C’est leur série qui trahissait — la même commune dans le noir, le même campus allumé, nuit après nuit.
Ça collait à ma thèse : une puissance qui veut tenir un pays s’assure d’abord que le cerveau qu’elle a vérolé ne s’éteindra jamais. Il y avait bien un détail qui dépassait — à chercher qui profitait vraiment de ces nuits-là, on ne butait sur aucun étranger, seulement sur le champion bien de chez nous qui exploitait le site. Mais une main étrangère adroite ne signe pas : elle se sert d’un homme du cru, respectable, au-dessus de tout soupçon. Le champion enrichi ne disculpait pas l’étranger — c’était même à cela qu’une opération réussie devait ressembler. Je suis reparti là-dessus, content de moi. Il faisait déjà plus chaud que la veille.
Les prévisions donnaient une nouvelle vague pour la fin de la semaine, plus haute que la précédente. D’autres nuits tendues, d’autres coupures — et, si le motif tenait, elles épargneraient encore le campus et retomberaient sur des immeubles où des gens, par cette chaleur, avaient déjà du mal à passer la nuit.
Ce que je voulais, désormais, c’était savoir qui on protégeait si bien à Brévanne — et pourquoi.