Partie I — Acte I
La table
Ils étaient sept autour de la table, et pour la première fois depuis le début de cette histoire, personne ne m’a demandé ce que je faisais là.
La salle était fraîche — l’une des rares qu’on climatisait vraiment, parce qu’on y traitait des choses qu’il valait mieux garder au frais, les serveurs comme les nerfs. Dehors, la ville cuisait pour la troisième nuit d’affilée. Ici, on avait de l’air, du café tiède dans des gobelets, et cette gravité un peu solennelle des réunions qu’on convoque quand quelqu’un, plus haut, a décidé qu’un sujet existait.
Le sujet, c’était le mien.
Il y avait quelqu’un de l’énergie, quelqu’un de l’intérieur, un conseiller qui ne disait pas d’où il venait, deux ou trois autres dont les fonctions se devinaient à leur façon de prendre des notes. Et mon chef, au bout, qui pour une fois ne semblait pas souhaiter que je sois ailleurs. Quelques semaines plus tôt, il m’avait tendu le dossier Fabre en me demandant de le faire disparaître. Ce soir-là, il m’avait fait asseoir.
On m’a demandé de résumer. Je l’ai fait comme je sais faire, sans jargon, en montrant plutôt qu’en expliquant : une machine à laquelle l’État confie ses arbitrages ; des décisions qui penchent toujours du même côté ; une lignée trouble dans le modèle, une provenance qu’on avait blanchie sous un drapeau ; un site qu’on n’éteignait jamais pendant qu’on éteignait les autres.
— Blanchie, oui, a dit une voix. Pas prouvée chinoise pour autant.
Elle était assise un cran en retrait, contre le mur, du côté des gens qu’on garde à portée des preuves et hors de portée des conclusions. Claire Amsellem, provenance des modèles : c’était elle qui avait remonté la filiation, et elle n’aimait pas voir ses résultats arrondis pour le confort d’une salle. J’ai rectifié — une ascendance orientale, une lignée qu’on ne savait pas encore nommer. Elle a hoché la tête, non pour moi, pour l’exactitude. Ça m’a agacé une seconde, puis je me suis surpris à être content qu’elle soit là : un dossier que tient quelqu’un qui refuse d’exagérer se défend mieux.
Pour le reste, je n’ai pas eu à forcer. Les mots que je posais, ils les attendaient : ils en avaient déjà la forme dans la tête, il ne me restait qu’à les remplir.
Ingérence étrangère.
Personne ne l’a prononcé le premier. C’est monté du dossier comme une évidence qu’on se contente de nommer. On avait déjà vu ça. L’an dernier, un ministère avait débranché son assistant dans l’urgence parce qu’il pensait avec un accent qui n’était pas le nôtre ; tout le monde ici s’en souvenait, et personne n’avait envie de revivre la surprise. Une puissance dans le cerveau de l’État, un champion domestique dans le rôle du relais, la souveraineté qu’on croyait tenir et qui fuyait par en dessous : c’était une peur que la maison savait déjà nommer, classer, combattre. Une peur avec un mode d’emploi.
Et moi, j’étais l’homme qui l’avait vue le premier.
Je mentirais en disant que ça ne m’a rien fait. J’avais passé une carrière à être celui qu’on tolère, l’emmerdeur qui apporte le mauvais dossier au mauvais moment ; on m’écoutait par obligation et on m’oubliait par soulagement. Là, on se penchait vers mes feuilles. On reprenait mes phrases en les attribuant déjà à d’autres. Un homme dont je n’ai jamais su la fonction m’a dit que j’avais rendu « un vrai service ». J’ai senti quelque chose de tiède se poser au creux de l’estomac, et j’ai mis un instant à reconnaître que c’était de la fierté. Je m’étais toujours cru vacciné contre ça.
C’est là que je l’ai vraiment regardée. La quarantaine sèche des gens qui dorment mal et le savent ; une tasse de thé qu’elle laissait refroidir devant elle comme un objet dont elle avait oublié l’usage. Depuis sa correction du début, elle n’avait plus rien dit — ce n’était pas le genre à lever la main pour exister, seulement quand une phrase devenait fausse sous ses yeux. Tout à l’heure, quand quelqu’un au bout de la table avait traduit son analyse en « preuve d’une main étrangère », elle avait eu un petit mouvement de bouche : l’agacement de qui voit son travail dire l’inverse de ce qu’il disait. Je me suis penché et j’ai demandé, à mi-voix, si elle signerait la partie technique. Elle m’a jaugé une seconde. « On verra ce qu’on me fait signer. » Ce n’était pas de la prudence de fonctionnaire ; c’était quelqu’un qui avait déjà vu une note changer de sens en changeant de main.
Puis, sans lever la voix, elle a dit la seule chose qui, ce soir-là, était vraie :
— Une ascendance orientale, oui. Qui s’en sert aujourd’hui, et pourquoi — ça, mes tests ne le voient pas.
Je savais qu’elle avait raison.
Je l’avais déjà su, ou presque, un soir, penché sur le carnet de Fabre, avant de tourner la page du mauvais côté. Je l’avais su assez pour que ça m’empêche de dormir ; pas assez pour le dire devant sept personnes qui, enfin, me regardaient comme utile.
Personne n’a relevé. Pas vraiment. Le conseiller sans provenance administrative identifiable a hoché la tête.
— On le formulera prudemment, a-t-il dit.
Puis il a demandé les moyens, le calendrier, qui piloterait quoi. La phrase de Claire Amsellem est restée une seconde au-dessus de la table, réduite à une précaution de style. Après quoi elle est tombée dans les notes de quelqu’un, quelque part entre deux astérisques, et la réunion a continué.
J’aurais pu la ramasser. J’étais le seul, ce soir-là, à savoir exactement ce qu’elle valait. Au lieu de quoi je me suis entendu enchaîner sur le calendrier.
Quand on s’est levés, il faisait encore trente degrés dehors, et quelque part à l’est un campus tenait ses lumières allumées pendant qu’une commune passait la nuit dans le noir. Mais ce n’était pas le sujet de la réunion. Le sujet, c’était une main étrangère, et on venait de me confier le soin de la trouver.
Quand on m’a demandé une note pour le lendemain matin, Claire Amsellem avait déjà rassemblé ses feuilles.
Elle est sortie sans me regarder.