CONFORME
Acte ICh. 9
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Partie I — Acte I

Aegide

Dossier · pièce 09
À assainir

On ne force pas une boîte pareille du dehors. Elle ne s’ouvre que de l’intérieur.

Aegide occupait, à la Défense, trois étages d’une tour dont le nom changeait moins souvent que les propriétaires. On m’a reçu très bien — c’est le privilège des gens qui n’ont rien à cacher, ou qui ont tout si bien caché qu’ils n’y pensent plus. J’étais venu au titre de la sûreté : veiller à ce qu’aucune main étrangère ne se glisse dans ce que la France a de plus stratégique, c’est mon métier, et personne ne pouvait me le refuser sans avouer qu’il y avait là quelque chose à me cacher. J’entrais par la grande porte dans la forteresse dont je remontais la trace depuis plusieurs jours.

On entrait par un sas de verre qui ne laissait passer qu’une personne à la fois, le temps qu’une machine vérifie qu’on en avait le droit. Une hôtesse m’a tendu un badge « visiteur » d’un geste répété dix mille fois, avec un sourire calibré pour ne rien promettre. Après, tout se faisait en douceur : la moquette avalait les pas, les portes coulissaient sans bruit, s’ouvraient pour le bon badge et restaient closes pour les autres — j’ai compris lesquelles étaient les miennes à la première que j’ai poussée sans qu’elle cède. On m’a fait longer un couloir vitré d’où l’on voyait, en contrebas, une grande salle où des écrans par dizaines affichaient ce qu’on ne m’expliquait pas ; mon accompagnateur a ralenti juste ce qu’il fallait pour que je le comprenne. Il régnait là le silence cher des endroits où l’argent a fini par acheter jusqu’au bruit. L’air même semblait filtré pour ne rien laisser entrer du dehors — ni la chaleur, ni la ville, ni moi tout à fait. J’étais dans les murs, et les murs ne me laissaient rien voir.

Sur chaque bureau que j’ai croisé, le même écran, le même petit logo dans un coin : Vauban. On l’ouvre le matin dans les ministères, les préfectures, les hôpitaux ; l’État entier lui pose ses questions et le remercie de ses réponses. Aegide ne vendait pas un logiciel. Elle vendait la façon dont un pays réfléchit.

Un directeur m’a fait asseoir dans un bureau tout en verre, au-dessus d’une ville qu’on ne voyait plus très bien de si haut — un homme calme, à qui l’on avait appris à ne jamais paraître pressé. Une machine à café trop chère pour produire quelque chose d’aussi tiède m’a servi ce que je n’avais pas demandé, pendant que lui me servait le discours qu’on récite aux visiteurs. Trois ans plus tôt, la France pensait avec des outils qu’elle ne possédait pas : des serveurs auxquels une loi votée à l’autre bout du monde pouvait donner accès du jour au lendemain, des logiciels venus d’ailleurs et qui, sur certains sujets, avaient des idées bien à eux. Aegide avait bâti à la France un cerveau qui n’appartenait qu’à elle.

Je n’avais rien à objecter. C’est l’ennui, avec les gens dangereux : ils ont souvent raison là où l’on préférerait qu’ils aient tort. Redouter la main étrangère dans les affaires de l’État, c’était mon métier ; lui prétendait l’en avoir chassée pour de bon.

Il y a eu un moment, un seul, où il a cessé de réciter. La machine à café s’est mise à goutter à côté du gobelet ; il s’est levé lui-même pour l’essuyer, sans appeler personne, avec une serviette en papier qu’il a ensuite repliée en quatre au lieu de la jeter — le geste d’un homme qui a connu des bureaux où l’on ne jetait rien. « Mon père remplissait des bordereaux de douane à la main, m’a-t-il dit sans que j’aie rien demandé. Trois copies carbone, les soirs et les dimanches. La première fois que je lui ai montré ce que Vauban sortait en dix secondes, il n’a rien dit pendant une minute. Puis il a demandé si on pouvait l’imprimer. » Il a rangé la serviette pliée dans sa poche, gêné d’un millimètre, et il a repris le discours exactement où il l’avait laissé. Celui-là ne mentait pas.

J’ai demandé, poliment, comment on s’assurait qu’un cerveau pareil restait honnête — qui le vérifiait, qui avait le droit de l’ouvrir. Le directeur a souri comme on sourit à une question d’enfant. L’État possédait Vauban, m’a-t-il dit : la marque, l’écran, le grand bouton. Ce qu’il y avait dessous — le moteur, la part qui pense vraiment — restait la propriété d’Aegide, protégé comme on protège une recette. On l’intégrait ; on ne l’ouvrait pas. Même l’État n’en avait pas le droit ; c’était, paraît-il, la condition pour qu’il existe.

Il m’a fallu un instant pour mesurer ce qu’il venait de dire si tranquillement. La France avait un cerveau souverain, et n’avait pas la clé de la boîte où on le rangeait. Elle en possédait le visage ; le dedans appartenait à quelqu’un d’autre, et ce quelqu’un lui défendait, avec courtoisie, d’y regarder.

Il existait bien une règle. Une de ces lois européennes qui, sur le papier, interdisaient qu’une machine capable d’orienter l’État reste fermée à ceux qui devaient la contrôler. Aegide ne l’avait pas enfreinte : elle l’avait remplie à la lettre, sur le périmètre qu’on avait pris soin de tracer pour elle. Le contrôle était passé — dans les règles, dûment tamponné — et il n’avait rien vu, parce qu’il était arrivé bien après le jour où le pays ne pouvait déjà plus s’en passer.

Derrière le directeur, au mur, il y avait une photo. Un homme serrait la main du président, une médaille quelque part entre eux, avec le sourire un peu absent de ceux qui ont déjà l’esprit ailleurs. Le fondateur d’Aegide. Je ne l’ai pas rencontré — on ne rencontre pas ces gens-là, on les aperçoit, comme on aperçoit la mer depuis la route. Mais devant sa photo, j’ai pris la mesure exacte du piège : l’homme que tout désignait comme un remède, et donc comme un danger possible, était celui que l’État venait de décorer pour le lui avoir donné.

On ne force pas une boîte pareille du dehors. Elle ne s’ouvre que de l’intérieur.

En sortant, j’ai rendu mon badge visiteur. La première porte du sas s’est refermée derrière moi avant que la seconde accepte de s’ouvrir.