CONFORME
Acte IICh. 18
≈ 6 min

Partie II — Acte II

Le cadre

Dossier · pièce 18
À assainir

« Nous avons pris votre réserve très au sérieux. »

J’avais demandé à voir Aegide. On m’a accordé une salle.

Pas la leur — je n’y serais pas retourné sans un motif que je n’avais pas — ni la mienne. Une salle de réunion prêtée dans un de ces bâtiments interministériels où l’État range les rendez-vous qu’il ne veut pas héberger chez lui : moquette grise, néons, une table trop longue, une fenêtre sur un parking. Un endroit qui n’appartenait à personne, et que j’avais choisi pour ça — terrain neutre, croyais-je, où je poserais mes questions sans qu’on me fasse sentir chez qui j’étais.

Quand je suis entré, ils étaient déjà là. Pas en avance de dix minutes : installés. Deux bouteilles d’eau et des gobelets alignés à ma place comme à la leur, un écran mince déjà branché sur la prise du fond, des chemises disposées en éventail, chacune son onglet. La salle était à l’État ; elle était déjà à eux. On avait même réglé le store à la bonne hauteur.

À la demie, un agent du bâtiment a passé la tête — un grand type en chemisette, un trousseau à la main. Il venait chercher le vidéoprojecteur de la salle, qu’on réclamait ailleurs. Il a regardé l’écran mince d’Aegide, déjà branché, plus beau que son appareil ; il a soupesé le sien, hésité, et dit, à personne en particulier : « Bon. Il est déjà installé, celui-là. » Personne n’a répondu. Alors il m’a fait un signe de tête, à moi — j’étais visiblement le seul de la maison dans la pièce —, et il est reparti avec son projecteur sous le bras, dans un couloir qui était encore à nous.

Une femme s’est levée, pas trop vite. La quarantaine soignée, une voix faite pour les pièces où l’on ne crie jamais. Clémence Darcourt — elle veillait, m’a-t-elle expliqué en une phrase, à ce que les demandes faites à Aegide restent « dans un cadre où l’on peut y répondre ». J’ai compris plus tard que c’était tout son métier : non pas refuser, mais tenir le cadre.

— Nous avons pris votre réserve sur la consolidation du socle très au sérieux, a-t-elle dit, avant même que je sois assis.

Je n’avais parlé de cette réserve à personne au-dehors. Je venais de l’inscrire, de ma main — la page de Fabre, la pente qui rendait la machine peu à peu impossible à débrancher — dans un dossier qui n’aurait jamais dû quitter un couloir où Clémence Darcourt n’avait rien à faire. Elle l’avait lue, ou on la lui avait lue ; dans les deux cas, ce que j’avais glissé au cœur de mon dossier pour gêner Aegide était posé devant moi, ce matin-là, comme une pièce d’Aegide. Mon propre service me repassait au tamis depuis des semaines — ça, je le savais. Ce que je découvrais, c’était qu’une entreprise privée, elle aussi, lisait ce que j’écrivais le soir. Elle n’avait pas eu à forcer de serrure : j’avais rédigé cette réserve dans Vauban, comme on rédige tout désormais, et la sous-couche qui portait Vauban était la sienne. J’avais gêné Aegide à l’intérieur de l’outil qu’Aegide tenait.

Je n’ai rien laissé paraître. J’ai posé ma demande, simple : je voulais comprendre comment on s’assurait que le moteur sous Vauban n’avait pas été touché, et par qui. Une vérification. Un accès.

Refuser aurait laissé une trace, une porte qu’on aurait pu forcer ailleurs. Elle a préféré accepter — c’était plus sûr, et ça ne se plaidait pas. Elle pouvait me « faciliter » l’accès à la documentation ; me « fournir les garanties » ; « circonscrire » ma question pour qu’elle trouve sa réponse. À chaque phrase, ma demande rétrécissait d’un cran, reformulée dans une langue où elle finissait par ne plus rien demander. Elle a poussé vers moi une des chemises à onglet. Elle contenait des réponses à des questions que je n’avais pas posées, et pas une à celle que je posais.

— Le moteur lui-même, vous le comprenez, nous ne pouvons pas vous l’ouvrir, a-t-elle ajouté, du ton dont on rappelle une évidence aimable. Mais nous pouvons vous garantir qu’il n’a pas bougé.

— Ce n’est pas tellement le moteur.

La voix venait du bout de la table. Je m’étais à peine avisé de lui : un homme jeune, un peu en retrait, un badge Aegide retourné sur son cordon, des mains d’atelier plus que de bureau. Le carton devant lui disait Malo Kerdran — un nom trop breton pour la pièce, qui n’allait avec rien de ce qui était lisse autour de lui.

— Le moteur, on n’y touche pas vraiment, a-t-il repris, plus bas. Enfin… pas comme ça. Ce qui compte, parfois, c’est la façon dont on prépare la demande. Les priorités qu’on fixe avant. Ce qu’on laisse remonter en premier.

— Malo veut dire, a coupé Darcourt sans monter d’un ton, que les paramètres d’usage sont, eux aussi, encadrés. Documentés. À votre disposition, dans le cadre.

Il a hoché la tête. Il a remis son badge droit sur le cordon, un geste inutile, et il a rangé devant lui une feuille qui n’avait pas besoin d’être rangée. Il n’a plus rien dit de la réunion. Il regardait ses mains, avec l’air de quelqu’un qui vient d’en dire un mot de trop et se demande, trop tard, qui l’a entendu.

J’ai noté sa phrase comme un détail utile — ce qu’on demande à la machine, pas ce qu’elle est ; il faudrait y revenir. Je n’ai pas noté le reste : qu’un homme, dans cette pièce si polie, venait d’avoir peur, et que la peur avait été recouverte avant même de s’être vue. Je l’ai mis sur le compte de la timidité. On voit ce qu’on cherche ; je cherchais une main étrangère, pas un homme effrayé.

Darcourt m’a raccompagné jusqu’à la porte de la salle qui n’était pas la sienne, en me remerciant d’être « resté dans le cadre ». Les chemises à onglet sont reparties avec eux. Je suis ressorti avec une demande plus petite que celle avec laquelle j’étais venu, et le sentiment très net d’avoir été reçu chez moi par quelqu’un d’autre.

En rentrant, ce soir-là, mon code n’a pas ouvert la porte de l’immeuble. J’ai recommencé ; elle a cédé, mais plus tard qu’avant, avec un déclic net qu’elle n’avait jamais eu. Dans le hall, une affiche neuve — une société de maintenance, un logo, pas de numéro — annonçait que la fermeture de l’immeuble avait été « mise à niveau » dans la journée. Personne, chez nous, n’avait demandé qu’on mette quoi que ce soit à niveau.

J’ai poussé la porte derrière moi.