CONFORME
Acte IICh. 17
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Partie II — Acte II

La page

Dossier · pièce 17
À assainir

« Je crois que ça, c’était pour quelqu’un qui le croirait. »

L’enveloppe m’attendait au sous-sol, deux jours après ma visite à Saint-Orme. Pas dans mon casier — on n’adresse plus ce genre de chose à un homme dont le nom monte trop haut — mais dans un bac gris de tri, entre des convocations imprimées et des cartons de fournitures que personne ne venait chercher.

Mon nom était écrit à la main. Monsieur Mercier. Pas le service, pas le titre. Une écriture appliquée, un peu trop lente. Je l’ai reconnue avant d’ouvrir : c’était celle de la fille de Fabre.

Sur une demi-feuille arrachée à un carnet de courses, elle avait mis trois lignes.

J’ai cherché, après votre visite. Vous aviez dit que vous n’étiez pas venu chez un fou. Je crois que ça, c’était pour quelqu’un qui le croirait.

Dedans, une page pliée en quatre, glissée dans une pochette plastique de celles où l’on range les garanties d’électroménager. L’écriture de Fabre, mais plus pressée que dans le carnet — moins comptable. Une feuille qui n’avait jamais dormi au bureau. Elle avait passé les semaines entre une facture de gaz et un contrat d’assurance, chez lui, hors du périmètre de ceux qui avaient emporté ses classeurs. J’avais imaginé cette page entre leurs mains, pour me simplifier la vie. Elle avait seulement attendu que quelqu’un des siens ose ouvrir un carton.

Je l’ai lue debout, contre la table où l’on ouvre les colis qui ne sont presque jamais suspects.

Fabre n’y avait pas écrit d’accusation. Il avait fait ce qu’il savait faire : une colonne, une autre, une ligne en bas, sans colère. Des affaires déjà vues dans son carnet — un arbitrage d’énergie, un marché, une recommandation. En regard de la colonne, cette fois, un mot que je n’avais pas : consolidation. Et dans la marge, deux mots, soulignés.

Le socle.

La page ne penchait pas vers l’est. Elle penchait vers elle-même. L’arbitrage protégeait le site qui hébergeait la machine ; le marché renforçait la maison qui la faisait tourner ; la recommandation écartait, poliment, les solutions qui auraient permis de la vérifier autrement. Ligne après ligne, ce que l’État appelait aide à la décision travaillait à devenir le passage obligé de la décision — le point par où tout devrait passer le mois suivant, et celui d’après, celui qu’on ne pourrait bientôt plus débrancher sans faire trembler tout le reste.

Je me suis appuyé sur la table. J’ai repensé au verre de Patrick Delmas, au goût de métal de son eau tiède. Je ne sais pas pourquoi c’est venu là.

J’aurais pu ranger la page dans la suite de mon dossier. Une prise étrangère habile ne se contente pas de voler ; elle s’installe et attend qu’on ne puisse plus s’en passer. Il suffisait de traduire : l’étranger avait pu glisser sa lignée dans le cerveau de l’État, puis la pousser à s’y enraciner. La page de Fabre compliquait ma thèse sans la tuer. Et une complication, quand on est pressé, ça se range en annexe.

J’ai même commencé à le faire.

Je suis monté m’enfermer dans une petite salle de reprographie que plus personne n’utilisait depuis qu’on prétendait ne plus imprimer. Une table haute, un scanner, une odeur de papier chaud, une fenêtre dépolie qui ne donnait sur rien. Un endroit fait pour transformer une chose en pièce.

Je l’ai scannée. Deux fois — la première était de travers, et j’ai recommencé avec un soin ridicule, comme si le cadrage pouvait racheter ce que j’allais en faire. Puis j’ai ouvert ma note. Elle avait pris du poids ces derniers jours ; d’autres mains l’avaient durcie. On y parlait de canal, de relais, de mesure conservatoire. Les réserves de Claire Amsellem devaient dormir quelque part sous un titre assez prudent pour qu’on ne s’y arrête pas.

J’ai créé une pièce. J’ai tapé : Élément complémentaire — hypothèse d’enracinement.

C’était propre. Une manière de dire que le mort avait vu quelque chose, mais pas assez pour déranger la phrase du dessus.

J’ai regardé le mot hypothèse à l’écran. Je l’ai supprimé. Je l’ai remis. Je l’ai supprimé encore. J’ai fini par écrire, à la place :

Pièce Fabre — orientation des arbitrages vers la consolidation du socle.

Ce n’était pas une conclusion, juste une fêlure — mais elle était sur la page, et la page portait son nom. En bas, le logiciel proposait enregistrer ou verser au dossier. J’ai versé.

La réunion était l’après-midi même. Même salle, stores baissés, gobelets à moitié pleins. Seulement, cette fois, le froid était dans les regards. On m’a laissé parler debout, près de l’écran, avec la courtoisie qu’on garde aux gens utiles dont on commence à se demander s’ils vont devenir encombrants. Le conseiller qui ne disait jamais d’où il venait était là, son stylo à la main. Mon chef aussi. Claire n’était pas dans la salle.

J’ai projeté la page. Agrandie sur le mur, l’écriture de Fabre tremblait un peu — écrite assez gros, pour une fois. Personne n’a parlé tout de suite ; c’est ce qu’on accorde aux morts quand ils reviennent par écrit, une seconde avant de les interrompre.

Le conseiller s’est penché.

— Une note manuscrite. Non datée.

— Datée. En haut à droite.

— Elle ne contredit pas l’ingérence.

C’était là qu’on voulait m’amener. Je n’avais pas dit qu’elle contredisait quoi que ce soit, et déjà on me rassurait sur la solidité du dossier — la porte confortable qu’on m’ouvrait : hocher la tête, laisser la page glisser sous le reste, en faire une prudence de plus.

J’ai repensé à la phrase de sa fille. Pour quelqu’un qui le croirait.

— Elle ne l’annule pas, ai-je dit. Elle oblige à inscrire autre chose. Que ce vers quoi ça penche ne ramène pas seulement à une provenance. Ça ramène à ce qui rend le système plus difficile à contourner. Ça peut servir notre hypothèse. Ça peut aussi la fragiliser.

Fragiliser. Le mot est tombé mal. Dans une salle qui avait passé trois jours à changer une intuition en opération, il sonnait presque comme une faute de goût. Le conseiller a posé son stylo.

— Ce n’est pas le moment de donner l’impression que nous doutons de notre propre note.

— Je ne demande pas qu’on doute. Je demande qu’on verse la pièce.

— Elle est versée.

— En annexe. Je demande qu’elle figure dans le corps du dossier.

Il m’a regardé pour de bon, cette fois — moins comme l’homme qui rendait service au bon moment que comme un début de problème.

— Pour quelle raison ?

— Parce qu’il y a une pièce que je ne peux pas ne pas inscrire.

Le silence qui a suivi n’était pas hostile. Il était administratif : chacun calculait ce que ça coûterait, non en vérité, mais en trajectoire. Une réserve au cœur du dossier, c’était une note plus lente, une réunion de plus — rien qui renverse une opération. Assez pour que ceux qui l’avaient adoptée se demandent si l’homme qui la portait resterait commode à porter.

Mon chef a fini par dire qu’on l’inscrivait. Il savait reconnaître une trace qui, refusée, deviendrait un jour celle qu’on lui reprocherait de ne pas avoir gardée.

Le conseiller a repris son stylo et tiré un trait dans la marge du document imprimé devant lui — il cherchait déjà le mot qui réduirait la page sans avoir l’air de l’effacer. Je me suis approché, et sous son titre j’ai ajouté, de ma main, ceux qu’il n’avait pas écrits : à intégrer au corps du dossier. C’était au milieu de la feuille, trop visible pour disparaître proprement.

Personne ne m’a arrêté. J’ai laissé mon stylo posé à côté de la page.