Partie III — Acte III
Le mur
Elle, c’est un fait.
Le contrôle interne des habilitations sensibles occupait deux pièces au bout d’un couloir que rien ne signalait. On m’a fait entrer dans la seconde, où il y avait une table, quatre chaises, et une fenêtre qui donnait sur la cour de livraison.
Élise Ravel s’est levée pour me serrer la main. La cinquantaine, des lunettes remontées dans les cheveux, la manche retroussée sur un avant-bras d’ancienne nageuse. Elle avait deux dossiers devant elle et un bloc à spirale où elle avait déjà écrit quelque chose avant que j’arrive.
— Vous n’êtes pas obligé de venir, a-t-elle dit. Vous le savez ?
Je le savais. C’était même toute l’affaire. Un agent en congé dans l’intérêt du service ne se présente pas devant le contrôle interne : il attend qu’on l’y convoque. J’étais venu de moi-même, avec une chemise sous le bras, et cette chemise contenait tout ce que je possédais au monde.
Je me suis assis. J’ai posé les pièces devant elle dans l’ordre où je les avais apprises : la photographie d’un écran, prise de nuit sur un parking ; une politique de continuité, longue d’une page et demie, signée ; une date ; une référence à huit chiffres. J’ai parlé quarante minutes. Elle ne m’a pas interrompu une seule fois, et elle prenait des notes en tenant son stylo très droit, comme on tient un instrument.
Quand j’ai eu fini, j’ai sorti le mien pour signer la prise de connaissance. C’est un geste que j’ai fait dix mille fois, dans dix mille salles, à la fin de dix mille entretiens : on parle, on relit, on paraphe. Le stylo était déjà dans ma main quand elle a levé les yeux.
Elle n’a pas eu l’air gênée. Elle a simplement dit :
— Il n’y a rien à signer.
J’ai regardé ma main. Elle tenait un stylo au-dessus d’une table où aucun papier n’attendait ma signature. On ne me demandait pas de reconnaître mes déclarations, parce que je n’étais pas partie à la procédure. J’étais une personne qu’elle y mentionnerait.
J’ai rangé le stylo. Ma main a mis une seconde de trop à comprendre.
— Bien, a dit Ravel. Reprenons.
Elle a repris, et c’est là que j’ai vu ce que je n’avais pas prévu de voir. Elle était bonne. Elle était même très bonne. Elle a saisi en vingt minutes ce que j’avais mis des mois à comprendre, et elle l’a saisi mieux que moi, parce qu’elle le voyait de l’endroit où l’on décide de ce qu’on peut en faire.
Elle a poussé les deux dossiers sur le côté pour se donner de la place, et elle a commencé à trier.
Elle n’a rien expliqué. Elle a fait des piles.
La photographie est partie à sa gauche, seule.
— Un cliché d’écran, a-t-elle dit sans lever la tête. Personne ne peut établir que cet écran affichait ce que vous dites, ce soir-là. Vous le savez.
Je le savais. Un service aimable me l’avait déjà appris, dans un bureau clair.
Le rapport officiel de mon test est parti à droite, dans une pile qui grossissait vite.
— Conforme, a-t-elle dit. Rendu dans les formes, signé, versé. Il ne prouve rien parce qu’il n’y a rien eu à prouver.
La politique de continuité est allée sur la même pile de droite, et elle a mis un peu de temps à la lâcher.
— C’est une bonne règle, a-t-elle dit. Je l’aurais signée.
Elle a fait glisser un doigt le long de la marge, s’est arrêtée sur une ligne, l’a lue deux fois.
— Et pendant l’activation, on ne touche pas au moteur. Ni pour le corriger, ni pour le tester. Vous voulez qu’on l’ouvre. C’est le seul moment où il fait quelque chose d’intéressant, et c’est exactement le moment où c’est interdit.
Elle a dit ça sans ironie, comme on constate une propriété de la matière. Puis elle a levé les yeux vers la fenêtre, vers la cour de livraison, et elle a demandé, pour elle-même plus que pour moi :
— Combien d’activations depuis le printemps ?
Je n’ai pas eu besoin de répondre. Elle avait les chiffres quelque part, et elle savait déjà que les fenêtres se recouvraient, qu’il n’y avait plus, entre deux crises, un intervalle assez long pour qu’un homme demande à regarder dedans. Le gel n’était pas un état d’exception. C’était devenu la température de l’année.
Elle a posé son stylo.
— Je vous crois, a-t-elle dit.
Elle l’a dit simplement, sans chaleur particulière, et c’est ce qui l’a rendu terrible. Elle n’était ni lâche ni achetée ; elle n’appartenait à personne ; elle comprenait, et elle me croyait, et rien de tout cela n’allait produire le moindre effet. Je m’étais préparé à un mur aveugle. J’avais devant moi une femme qui voyait mieux que moi, et qui me montrait le mur pierre par pierre, en me disant à chaque pierre pourquoi elle tenait.
— Le moteur appartient à l’éditeur, a-t-elle continué. Nous en possédons l’usage, pas le dedans. Pour l’ouvrir, il faut une base légale. Pour avoir une base légale, il faut un fait. Vous n’avez pas de fait. Vous avez une pente.
— Et la politique de continuité ? Elle est datée, signée.
— Régulière. C’est même la meilleure pièce de votre dossier, monsieur Mercier, et elle est contre vous. Elle établit que tout ce qui vous est arrivé était prévu par une règle écrite avant vous, dans les formes, par des gens compétents.
Elle a tiré la pile de droite vers elle, celle qui contenait à peu près tout ce que j’avais apporté, et elle l’a alignée d’une pression des paumes, comme on tasse un jeu de cartes.
— Voilà ce que je peux en faire. Rien. Ce n’est pas une question d’intérêt : dans ce tas-là, tout est régulier.
Elle a laissé la phrase se poser. Puis elle a repris le tas et elle a recommencé à le feuilleter, plus lentement, en s’arrêtant sur les tampons, les dates, les canaux de transmission. Je regardais ses mains. Je voyais très bien ce qu’elle faisait, parce que c’est ce que j’avais passé ma vie à faire : elle ne cherchait plus une preuve, elle cherchait une prise.
Et elle en a trouvé une. Il y en avait une, une seule, dans tout ce que j’avais posé sur cette table.
Elle a retourné la feuille vers moi, sans triomphe, avec la sollicitude d’une praticienne qui vous montre l’endroit exact de la fracture.
C’était l’accusé de réception de ma demande de constatation. Celle que j’avais déposée dans les règles, un matin, en croyant faire mon travail. On y avait rattaché, comme le veut la procédure, l’incident auquel la pièce se rapportait.
FERHAT Nadia — consultation hors protocole / accès non autorisé.
Son nom entier. Un prénom que je connaissais, et derrière lui un nom de famille que je n’avais jamais demandé, imprimé en majuscules d’imprimerie parce qu’une procédure a besoin d’un nom complet. En haut de la ligne, une case, un numéro, une date. Une personne venait de devenir une entrée de dossier, et c’est moi qui l’y avais mise.
— Elle, a dit Ravel, c’est un fait.
Je n’ai rien répondu.
Elle a fait pivoter son écran vers elle et elle a tapé quelque chose. Parce qu’elle était compétente. Parce qu’on ne qualifie pas une irrégularité sans regarder ce que la personne a visé d’autre. C’est la première chose qu’on apprend, et je l’aurais fait aussi.
Elle a lu la liste des visas de Nadia Ferhat, en remontant les années. Je n’ai pas eu à me pencher : elle avait tourné l’écran assez pour que je voie, et elle n’avait aucune raison de me le cacher, puisque j’étais l’auteur du signalement.
Il y en avait des centaines. Des pages. Des normalisations, des qualifications, des divergences acceptées, ligne après ligne, année après année, avec des heures et des identifiants.
Et il y avait, au printemps, un visa de conformité apposé sur le traitement d’un signalement classé comme bruit d’évaluation.
Je connaissais le numéro du signalement. Je l’avais lu la première nuit, dans un dossier qu’on m’avait dit de régler.
Ravel a continué à faire défiler. Elle ne savait pas ce qu’elle venait de me montrer. Pour elle, c’était une ligne parmi des centaines, la preuve que la personne visait beaucoup, ce qui est le contraire d’un mobile.
Je suis resté un long moment sans parler, et je n’ai rien eu d’ironique à dire, ni ce jour-là ni pendant plusieurs jours.
L’adresse de Nadia Ferhat figurait au bas de l’accusé de réception, comme celle de toute personne mentionnée. Je l’ai lue une fois et je l’ai retenue, parce que c’est mon métier de retenir. J’ai su, en la lisant, ce que je faisais : je prenais dans le dossier quelque chose que le dossier avait pris chez elle.
Elle habitait au troisième, au-dessus d’un pressing, dans une rue où l’on gare les voitures sur le trottoir. Elle n’a pas eu l’air surprise de me voir. Elle a eu l’air de quelqu’un qui a cessé, depuis un certain temps, d’être surpris par ce qui arrive.
Sur la table de la cuisine, il y avait un papier plié en trois.
Une convocation. Remise à six heures quarante, à son domicile personnel, en main propre, contre signature. Le formulaire précisait l’heure. Il précisait aussi qu’il avait fallu attendre.
Personne n’avait forcé sa porte. Personne ne l’avait suivie, personne ne l’avait menacée, personne n’avait posé une main sur elle. Deux agents s’étaient tenus dans un couloir, très tôt, jusqu’à ce qu’elle ouvre, et ils lui avaient tendu une feuille en s’excusant du dérangement. C’était impeccable. Elle n’était plus quelqu’un qui travaillait dans un bâtiment. Elle était une adresse dans une procédure.
Je lui ai dit ce que j’avais vu sur l’écran de Ravel. Le visa. Le signalement classé.
Elle a regardé la table, longtemps. Plus longtemps que moi.
— Fabre avait vu ça, dit-elle. Pas Lorme. Ça.
Elle n’a pas expliqué. Elle est allée remplir un verre au robinet, l’a posé devant moi sans me demander si j’avais soif, et elle est restée debout contre l’évier.
Je suis reparti avec la seule chose qui restait, et il m’a fallu la nuit, puis une partie du lendemain, pour la regarder en face.
Ravel ne pouvait rien contre le gel, contre la politique, contre la signature, contre le moteur. Elle pouvait ouvrir une procédure contre Nadia Ferhat. Et une procédure, une vraie, celle qu’on enregistre et qu’on instruit, ne se contente pas d’entendre les gens : elle conserve d’abord ce qui peut l’être, puis elle qualifie. Un accès hors protocole à un système de traitement n’est plus seulement une faute interne quand quelqu’un décide de l’écrire comme tel. Il peut sortir de la maison. Et dehors, d’autres mains peuvent exiger les pièces, les sceller, réclamer l’état brut du système au moment des faits — non pas le rapport propre, non pas la version qualifiée, mais la chose telle qu’elle existait avant qu’on l’écrive.
Le seul moyen de faire exister ma preuve était de la faire réclamer par une instruction.
Le seul moyen de faire ouvrir une instruction était de fournir un fait irrégulier.
Le seul fait irrégulier de toute cette affaire s’appelait Nadia Ferhat.
Sans moi, on la convoquerait à six heures quarante, on la ferait parler dans une pièce sans fenêtre, on lui rappellerait ce qu’elle avait signé en entrant dans la maison, et elle serait détruite proprement, en interne, sans qu’une seule ligne en subsiste. Avec moi, elle serait détruite dans un dossier — mais le dossier, pour la détruire, devrait d’abord ouvrir la boîte.
J’ai retourné ça toute la nuit en cherchant l’autre chemin. Il n’y en avait pas. Il y avait seulement, au bout du couloir, une femme compétente qui m’avait dit la vérité : Elle, c’est un fait.
Je suis retourné voir Ravel le mardi.
Je n’ai pas fait de discours. Je n’ai pas dit que je le faisais pour le bien commun, ni qu’on me le pardonnerait un jour, ni qu’un homme se juge à ce qu’il accepte de perdre. Ces phrases-là existent pour les gens qui se regardent faire. J’ai demandé l’enregistrement formel de l’incident, la constitution du dossier, la conservation en l’état. J’ai donné le nom. Je l’ai épelé, parce qu’elle me l’a demandé et qu’on épelle les noms.
Elle a écouté sans rien dire, et j’ai vu passer sur son visage quelque chose qui n’était pas de l’approbation.
— Vous savez ce que ça déclenche, a-t-elle dit.
J’ai dit que je le savais. C’était vrai, cette fois. Je n’avais plus l’excuse d’avoir écrit un peu trop gros, un peu trop vite, sans regarder où tombait ma phrase. J’avais lu jusqu’au bout ce que ma demande produirait sur quelqu’un, et je l’avais déposée quand même.
Ravel a tiré à elle un formulaire, l’a rempli lentement, l’a daté. Puis elle l’a tourné vers moi.
Elle m’a tendu un stylo. Cette fois, on me demandait de signer.