Partie IV — Acte IV
L'heure
« Il est passé au vert. »
Elle a écrit les cinq lignes en dix minutes, sans hésiter, dans le silence de la cour. Puis elle a rassemblé les huit pages de la nuit, les a tapées sur la tranche pour les aligner, et les a posées sur la déclaration.
— En annexe, elle a dit.
— Non.
— C’est là qu’il y a la vérité.
— Je sais.
Je me suis entendu le dire, et j’ai su à qui je le prenais. Quelqu’un me l’avait expliqué, un soir, et je n’en avais rien fait : les annexes, on les garde pour montrer qu’on a été prudent. On ne les lit pas.
Elle a gardé la main dessus une seconde. Elle les a rangées dans un tiroir de la cuisine, sous des factures, ce qui ne les protégeait de rien, et elle est revenue à sa feuille.
J’ai lu les cinq lignes debout, ma veste déjà sur le bras.
Elles étaient bonnes. Elle y disait ce qu’elle avait consulté, à quelle date, à quoi cela se rattachait, et elle demandait la conservation des journaux et des états liés à cette chaîne. Rien sur Fabre. Rien sur elle. Rien qui ressemble à une défense.
Il y avait un mot de trop. Au milieu de la troisième ligne, elle avait écrit irrégulièrement.
— Enlevez ça.
— C’est vrai.
— C’est leur qualification. Ne la leur donnez pas écrite de votre main.
Elle a regardé le mot un moment. Puis elle l’a rayé, proprement, d’un seul trait qui laissait lire dessous, et elle a daté en bas, à droite, avec l’heure.
Dans l’escalier, la minuterie s’est éteinte deux fois. On est descendus dans le noir, elle devant, moi derrière avec la lampe du téléphone, et à chaque palier l’air était un peu plus chaud, comme si la chaleur montait des caves.
En bas, la grille du pressing se relevait en grinçant.
Il l’avait remontée à moitié et il arrosait le trottoir au jet, à petits coups, pour rabattre la poussière avant la chaleur. Derrière lui, dans la boutique, les machines chauffaient déjà ; il en sortait une odeur de vapeur et de tissu propre qui, à cette heure-là, dans cette rue, sentait bon.
— Bonjour, Nadia, il a dit.
Elle s’est arrêtée.
— Votre chemisier est prêt. Depuis jeudi.
— Je sais. Je passerai.
— Il fait déjà lourd, il a dit, en levant le menton vers le bout de la rue, où le ciel était gris de chaleur et pas encore de jour. On va encore prendre trente-cinq. Et ils ont garé le camion sur le passage, tenez, regardez ça.
Il a regardé le camion. Personne ne lui a répondu. Ça ne l’a pas gêné ; il a coupé le jet, l’a rouvert un peu plus loin, et il nous a souhaité une bonne journée avec la conviction de quelqu’un qui pense que la journée le sera.
Elle avait la feuille pliée en deux dans la main, contre sa cuisse, comme on tient une liste de courses.
J’ai pensé qu’il était le seul homme, à ce moment-là, à savoir son prénom sans en avoir besoin. Dans une heure ou deux, on l’appellerait Ferhat Nadia.
Nous avons marché jusqu’à la voiture.
Elle était convoquée à neuf heures. Le service ouvrait à sept. Entre les deux, il y avait un intervalle où elle était encore quelqu’un qui travaillait là.
On ne fait pas disparaître un agent au moment où on lui remet une convocation. On lui coupe ce qui est en cause — pour elle, les journaux de la chaîne qu’elle avait consultée — et on laisse le reste jusqu’à ce que la procédure prenne acte. Jusqu’à neuf heures, sa carte ouvrirait les portes, son mot de passe vaudrait, et son nom serait encore celui d’une employée.
Je connaissais l’écran. Une case pour la référence, une pour l’objet, une pour la pièce. On valide, et il vous répond une ligne, avec la date et l’heure. Les huit pages écrites à la main, dans un tiroir sous des factures, ne compteraient jamais pour personne. Cette ligne-là, si.
Jusqu’à neuf heures, elle pouvait encore écrire dans le dossier. Après, elle y entrerait comme personne convoquée.
— Vous entrez avec votre badge, j’ai dit. Comme employée. Une dernière fois.
Elle a mis la clé de contact et n’a pas tourné.
— Et ça, ils le verront aussi.
— Oui.
— Rien ne me l’interdit.
— Non. Mais c’est une ligne qu’ils pourront citer.
— La première était pour vous.
Elle a démarré.
Elle s’est garée à deux rues, sur une place livraison, et nous avons fait le reste à pied. Il était six heures quarante. Le trottoir tenait encore la nuit d’avant, tiède, mais dans le renfoncement des entrées l’air ne bougeait plus du tout.
— Je verse la pièce sur l’incident, elle a dit. J’attends l’accusé de réception.
— Pas pour qu’ils lisent.
— Pour l’heure.
L’entrée du personnel est sur le côté, une porte vitrée et un lecteur gris à hauteur de hanche. Elle ouvre à sept heures.
Je me suis arrêté à vingt mètres, contre un pilier, parce que c’était là que je devenais inutile. Je n’étais jamais entré ici qu’avec un badge de visiteur, rendu à la sortie.
Elle a attendu debout, la feuille pliée en deux à la main.
Les gens sont arrivés par petits groupes, avec des sacs de sport, des gobelets, la conversation basse des gens qui ne se sont pas encore réveillés. Une femme lui a dit bonjour. Un homme a maintenu la porte quelques secondes en la regardant, par politesse, pour qu’elle passe avec lui.
Elle a fait non de la tête et elle a attendu qu’elle se referme.
Puis elle a sorti son badge et elle l’a présenté elle-même au lecteur, à sept heures et une minute, pour qu’il y ait quelque part une ligne disant qu’elle était entrée avec sa carte, à cette minute-là, en tant qu’agent.
Le voyant a mis une seconde. Il est passé au vert.
La porte s’est ouverte. Elle est entrée. Elle ne s’est pas retournée.
Je suis remonté dans la voiture et je suis resté au volant, dans le soleil qui montait sur le pare-brise, à faire une chose que je n’avais jamais faite : attendre sans pouvoir vérifier. Je ne saurais pas si le formulaire s’était ouvert. Je ne saurais pas si sa session avait tenu, ni à quelle seconde on prendrait acte de sa comparution. Je ne saurais rien avant qu’elle ressorte, et elle ne ressortirait pas.
À sept heures vingt, la rue s’est mise à sentir le goudron.
J’ai pensé au chemisier, prêt depuis jeudi, qui attendait à cent mètres de là dans une housse de plastique.
Le soleil a atteint le pare-brise vers huit heures. J’ai baissé la vitre, ce qui n’a rien changé, et je l’ai remontée.
La rue s’est remplie comme se remplissent les rues : une camionnette de livraison, un chien, deux enfants qu’on emmenait quelque part en retard. Au bout, le pressing avait fini de remonter sa grille et faisait tourner ses machines pour la journée.
Je ne saurais rien. Pas à quelle heure sa session s’était ouverte, ni si elle avait tenu, ni ce qu’elle avait tapé, ni si la référence l’avait conduite au bon endroit ou dans une boîte que personne ne relève. J’avais passé vingt ans à établir des faits. J’étais assis dans une voiture à cent mètres d’un bâtiment, et je n’avais aucun moyen d’en établir un seul.
À neuf heures moins dix, un homme est sorti fumer contre le mur, a regardé son téléphone, et est rentré.
À neuf heures, il ne s’est rien passé dans la rue.
Je connaissais la pièce. Une table, quatre chaises, pas de fenêtre, et sur la table un dossier retourné pour qu’on ne lise pas la couverture. On lui demanderait de décliner son identité complète. Elle dirait son nom, dans l’ordre où ils l’écrivent.
J’ai attendu encore une heure, sans savoir ce que j’attendais.
Puis j’ai démarré, et je suis passé lentement devant l’entrée du personnel, où la porte vitrée renvoyait le ciel et ne montrait rien.