Partie I — Acte I
L’avertissement
Un collègue m’a proposé de descendre boire un café. Pas à la machine du couloir : dehors, au comptoir d’en face, celui où l’on va quand on préfère que la conversation ne reste pas dans les murs. J’ai compris avant de m’asseoir que ce ne serait pas vraiment un café.
C’était un homme de mon âge, entré la même année que moi, et qui avait réussi la carrière exactement inverse de la mienne : il avait duré. On dure, dans la maison, en apprenant très tôt quelles portes on ne pousse pas, et il les connaissait toutes. Ce n’était pas un lâche. C’était un survivant.
Il a remué son café bien plus longtemps qu’il n’en avait besoin, puis, sans me regarder, il m’a dit que mon dossier avait bougé.
— Bougé comment ?
— Une re-vérification. D’usage.
« D’usage » : tous les cinq ans, l’État repasse au tamis ceux à qui il confie ses secrets — dettes, penchants, mauvaises fréquentations, tout ce par quoi un homme se laisse tenir. Le mien n’était pas dû avant trois ans. Il s’était ouvert cette semaine, sans que je l’aie demandé et sans qu’on m’en prévienne — sauf lui, à mi-voix, devant un café qu’aucun de nous ne buvait.
J’ai voulu en rire — c’est mon réflexe, la vieille manière de tenir une mauvaise nouvelle à distance. J’ai lâché une phrase sèche sur le sens du timing de la maison, le genre qui d’ordinaire fait au moins lever un coin de bouche. Il n’a pas souri. Il a regardé sa tasse, et j’ai entendu ma vanne retomber dans le vide — déplacée, presque indécente devant quelqu’un qui avait vraiment peur.
J’ai pensé, bêtement, qu’ils auraient peu de choses à trouver. Puis j’ai compris que c’était peut-être ça, la prise : si l’on décidait de me ranger, personne n’aurait grand-chose à contester.
— Et ton nom est monté dans une réunion où tu n’avais rien à faire, a-t-il ajouté. Je n’y étais pas non plus ; on me l’a rapporté.
Je venais de passer deux semaines à suivre, ligne à ligne, comment on avait fait bouger le dossier d’un autre — d’usage, dans les règles, avec des dates propres — jusqu’à ce qu’il finisse par déclarer l’homme fou. Le mécanisme, je le connaissais par cœur. Ce que je découvrais, c’était l’effet que ça fait quand il se tourne vers soi.
Il n’a prononcé aucun nom ; il n’en avait pas besoin. Il avait peur, et sa peur me disait l’essentiel : on n’a pas peur d’une formalité. On a peur de ce qu’on a vu une formalité produire.
J’ai eu peur, moi aussi. Mon dossier était irréprochable ; j’avais toujours cru que ça me protégeait. Je comprenais seulement là que c’était plus facile à salir : une surface blanche prend mieux la première trace.
Il m’a conseillé de laisser tomber. J’ai failli lui répondre que cela ne changerait rien. Il le savait aussi bien que moi ; c’était même pour ça qu’il avait peur pour moi et pas pour lui. Lui, il avait baissé les yeux au bon moment, très tôt, et n’avait plus jamais eu à recommencer.
Il me restait deux ou trois jours avant la prochaine vague.
Je suis remonté par l’escalier, pour gagner une minute.