CONFORME
Acte ICh. 7
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Partie I — Acte I

Fabre

Dossier · pièce 07
À assainir

Sa fille avait accepté de me recevoir sans trop savoir qui j’étais — sans doute parce que, depuis des semaines, plus personne ne demandait à parler de son père. Elle vidait l’appartement, un deux-pièces au quatrième sans ascenseur, et m’a ouvert un torchon à la main, au milieu des cartons.

L’endroit était ordonné comme le sont les logements des gens qui vivent seuls et par méthode : chaque chose à sa place, un peu trop, comme s’il avait passé sa vie à vérifier que rien ne dépassait. C’était le cas. Ç’avait même été son métier.

— Vous êtes de la maison, a-t-elle dit. Ce n’était pas une question ; on reconnaît, paraît-il, à je ne sais quoi. Je n’ai pas menti. Je n’ai pas tout dit non plus. Elle m’a regardé une seconde, puis elle a haussé les épaules et m’a laissé entrer, comme on laisse entrer quelqu’un dont on a cessé d’attendre quoi que ce soit.

Elle a parlé de lui sans que j’aie à demander. Un homme doux, tatillon, qui corrigeait l’orthographe des menus au restaurant et revenait sur ses pas pour vérifier le gaz. Le genre qu’on ne croit jamais capable d’inventer quoi que ce soit — ce qui aurait dû jouer pour lui, et qui, à la fin, avait joué contre.

— Il n’était pas fou, a-t-elle dit. Il était l’inverse. Trop exact. Ça fatiguait les gens, mais fou, non.

Puis elle m’a raconté ce que fait le mot, une fois lâché. Au début, il téléphonait ; il voulait qu’on comprenne. Et puis la mention avait circulé — instable, fragile, à ménager — et les gens avaient cessé de décrocher. On ne discute pas avec quelqu’un qu’on a déclaré fou ; on ne l’écoute pas ; on attend qu’il se lasse. Il s’était lassé.

— À la fin, je ne l’appelais plus tous les soirs, a-t-elle ajouté, sans me regarder, les mains à plat sur un carton qu’elle n’ouvrait pas. J’étais fatiguée, moi aussi. Fatiguée d’avoir peur pour lui, fatiguée qu’il ait peur. J’ai fini par croire, comme les autres, que ça lui passerait.

Elle n’a pas pleuré. C’était pire : elle avait dépassé l’endroit où l’on pleure. On l’avait laissé seul, elle le savait, et elle savait aussi qu’elle avait fait partie du silence. Je n’ai rien dit de consolant ; il n’y avait rien, et elle l’aurait senti. J’avais déjà connu ce genre de silence, dans la maison. Pas du côté de celui qu’on ne rappelait plus.

— Les dernières semaines, il ne délirait pas, a-t-elle repris. Il était calme. Il répétait toujours la même chose : qu’on n’avait gardé de lui qu’un mot, et que ce mot-là était un piège — qu’il ne fallait surtout pas s’y arrêter. Je ne savais même pas de quel mot il parlait. Je crois que je n’ai pas cherché.

Je croyais savoir lequel. Je passais mes journées à défaire ce mot-là, justement — à démêler ce qu’un homme avait voulu dire de ce qu’on lui avait fait dire. Et je commençais à savoir le reste, aussi : ce que devient un homme quand ce qui le protégeait se retourne. Mais ça, je ne pouvais pas le lui donner. C’était trop tard pour son père.

— Vous le croyez, vous ? a-t-elle demandé.

J’aurais pu mentir ; c’est le genre de mensonge qu’on fait par gentillesse. J’ai dit que je ne savais pas encore ce qu’il avait trouvé — mais que je n’étais pas venu, moi, chez un fou.

Elle a hoché la tête, une fois, et elle est retournée à ses cartons. Je suis reparti avec ce que j’étais venu chercher sans le savoir. Pas un indice : un mort. Un vrai, avec un vase, une manie du gaz et une fille fatiguée — quelqu’un dont on regrettait, maintenant qu’il n’était plus là pour appeler, de n’avoir pas décroché.