Partie I — Acte I
La vague
On n’arrête pas une décision que personne ne prend.
La vague est arrivée un jeudi soir et n’est plus repartie de la nuit. À vingt-trois heures il faisait encore trente et un degrés dans les rues, et le peu d’air qui bougeait sortait des bouches de climatisation, tiède, comme une haleine. J’attendais ce moment depuis trois jours — non pour le voir venir, mais pour l’arrêter, ce qui prouve seulement que je n’avais rien compris.
J’ai appelé un homme que je connaissais au centre qui gère les tensions du réseau, l’endroit où l’on décide, les nuits comme celle-là, qui reste allumé et qui s’éteint. Je ne lui ai pas demandé de regarder ; je lui ai demandé d’agir. Un site gardait la priorité nuit après nuit pendant qu’on coupait tout autour ; j’avais qualité pour exiger qu’on suspende ce passe-droit le temps de la vague, qu’on remette Brévanne dans le rang comme n’importe qui. J’ai sorti mon titre, mes attributions, tout ce qui d’ordinaire fait bouger les gens. Il m’a écouté poliment. Puis il m’a expliqué pourquoi ce que je demandais n’existait pas.
Il n’y avait rien à suspendre — en tout cas rien qui fût de son ressort. Le classement de Brévanne, ce n’était pas lui qui l’avait écrit ; lui appliquait une liste. Pour la toucher, il fallait la préfecture, la permanence de crise, l’autorité qui décide des priorités les nuits comme celle-là. Et là non plus, personne ne déclasserait un site vital sur la parole d’un homme muni d’un carnet et d’une intuition — pas cette nuit, pas sans une procédure, des semaines, des signatures. Chacun renvoyait au suivant ; au bout, il n’y avait ni salaud dans une salle de contrôle ni même une décision à prendre : une ligne écrite une fois, des mois plus tôt, que le système appliquait tout seul, sans qu’aucune main ne se pose sur aucun interrupteur — et qui penchait toujours du même côté, parce qu’on l’avait écrite pour ça. On n’arrête pas une décision que personne ne prend.
J’aurais dû rentrer. J’ai pris la voiture et j’ai roulé vers l’est. Je l’avais vu de jour, muet et banal derrière ses grillages ; il fallait le voir cette nuit, quand la ville s’éteindrait autour de lui — il y a des choses qu’on ne croit qu’en les voyant.
On aperçoit Brévanne de loin. Au milieu de la plaine noire — lampadaires éteints, fenêtres aveugles, feux clignotant à l’orange pour personne — le campus brûlait comme un paquebot : halls allumés, tours de refroidissement fumant dans la nuit, une petite ville de lumière qui n’avait besoin de personne. Autour, les vraies villes s’étaient éteintes.
Dans l’une d’elles, je me suis arrêté. Les gens étaient descendus dans la rue, comme on sort d’une maison qui brûle — sauf qu’elle ne brûlait pas, elle cuisait. Des vieux sur des chaises de jardin devant les portes. Des familles assises sur les trottoirs encore tièdes. Un homme qui éventait sa mère avec un magazine plié, sans un mot, à un rythme régulier, depuis longtemps déjà. Personne ne criait. On endurait, comme on endure la pluie.
Personne ne mourrait de Brévanne cette nuit-là ; on ne meurt pas d’une lumière allumée à dix kilomètres. On mourrait de la chaleur, dans le noir, d’un cœur qui lâche, et aucun rapport ne relierait jamais ce cœur à une ligne de priorité écrite des mois plus tôt.
Ce que je cherchais n’était pas ici, dans le noir, mais de l’autre côté — du côté de la lumière. Quelqu’un avait écrit la règle qui gardait Brévanne allumé ; quelqu’un s’en trouvait bien. C’est là que se tenait la main que je remontais depuis le début.
Je suis remonté en voiture. Dans le rétroviseur, une deuxième paire de phares s’est allumée deux ou trois secondes après les miens et m’a suivi jusqu’à l’entrée de l’autoroute, sans se presser, avant de tourner ailleurs.