Partie II — Acte II
La porte
« Vous saviez que c’était mince. Vous l’avez écrit assez gros pour qu’on puisse s’en servir. »
« Ce que vous avez, on l’a. Maintenant il nous faut un qui. »
Le conseiller qui ne disait jamais d’où il venait — le même qu’à la table, celui qui avait rangé la réserve de Claire Amsellem entre deux astérisques — me l’a annoncé comme une bonne nouvelle. Il avait entouré le dernier mot d’un rond de stylo, et il a poussé la feuille vers moi, comme si le qui était déjà quelque part sur la page et qu’il ne restait qu’à le recopier.
Tant qu’on m’avait demandé ce que j’avais, j’avais su répondre. Du papier : une lignée qui sentait l’est, des décisions qui penchaient toujours du même côté, un site qu’on n’éteignait jamais. Ça, je sais le lire. Le jour où l’on m’a demandé qui, il a fallu lever le doigt et le poser sur quelqu’un. Ce n’est plus de la lecture, à ce moment-là.
Personne, dans la maison, n’est aussi utile qu’un homme qui sait lire un dossier et n’a plus tout à fait envie de savoir ce qu’il éclaire. Sur ce point précis, j’étais devenu exemplaire.
Alors j’ai cherché, dans tout ce que j’avais réuni, non pas le plus coupable — je n’en avais pas —, mais le plus montrable : celui dont le rôle, sur le papier, pouvait se lire comme la porte par où l’étranger serait entré. Ça n’a pas été long. Les papiers, quand on veut qu’ils accusent, tombent toujours sur le même genre d’homme : celui qui a signé, tamponné, rendu une chose présentable sans trop se demander ce qu’on en ferait ensuite.
Il s’appelait Sorel.
Au bout de trois jours, une version durcie m’est repassée entre les mains, grossie de tout ce que je n’y avais pas mis. J’avais écrit « relais possible, à vérifier » ; la version qui circulait maintenant avait durci d’un cran à chaque étage — « point de passage » devenu « canal identifié », « à vérifier » devenu « mesure conservatoire ». Je regardais ma propre prudence remonter les couloirs en perdant ses guillemets, plus nette à chaque main qui l’avait touchée. C’était encore la mienne, en plus gros. Personne n’avait eu besoin de mentir : on m’avait lu vite, comme j’avais écrit pour être lu vite, et la maison avait fait le reste. Pour une fois, j’étais du bon côté du stylo.
Je n’avais aucune raison d’aller le voir. J’y suis allé avec une raison — une vérification, un point à éclaircir.
Sorel & Viane tenait dans deux pièces au troisième étage, entre un cabinet comptable et une société qu’on ne devinait pas. Sur la porte, les deux noms étaient encore là, mais l’un avait été gratté à moitié au cutter — proprement, par quelqu’un qui n’avait pas voulu attendre le serrurier.
Dedans, des cartons ouverts, et sur les murs des rectangles plus clairs, là où avaient pendu des cadres : des agréments, des certifications, les preuves qu’une maison de conformité accroche pour montrer qu’elle est elle-même en règle. On les décrochait un par un ; il en restait deux ou trois, de travers, qu’on n’avait pas encore eu le temps d’ôter. Ça va vite, une fois qu’un dossier commence à bouger.
Une femme rangeait des dossiers dans un carton. Elle a levé les yeux, m’a reconnu pour ce que j’étais avant que je parle, et n’a plus regardé de mon côté. Viane, sans doute. On ne m’a pas offert de café.
Sorel m’attendait au fond, dans un bureau à moitié vidé, assis, sans se lever. Je suis resté debout entre deux cartons, mon prétexte à la main. Un homme sec, soigné, qui parlait comme on rédige — sujet, verbe, complément, pas un mot de trop. Il m’a laissé dérouler ma phrase de routine jusqu’au bout, avec la patience d’un homme qui a déjà compris et pour qui m’interrompre ne valait pas l’effort.
— Vous lisez du papier, a-t-il dit. C’est ce qu’on m’a expliqué. Un homme qui lit du papier et qui décide qu’il sait ce qu’il regarde.
Je lui ai demandé son rôle dans la chaîne. Il me l’a donné sans hésiter, exact : il avait relicencié le modèle, refait les papiers, rendu une lignée présentable pour qu’un ministère puisse l’acheter sans avoir l’air imprudent. C’était légal. C’était même son métier — le mien, à un cran près : lui rendait les choses présentables, moi je décidais qu’elles ne l’étaient pas.
— Je n’ai rien caché, a-t-il dit. J’ai rendu une origine lisible. C’est dans votre note qu’elle est devenue une couverture.
Il a croisé les mains devant lui. Pas un geste d’homme blessé : plutôt celui de quelqu’un qui a déjà rangé sa défense dans le bon ordre et qui attend seulement qu’on se fatigue avant lui.
— Ce que la machine fait ensuite de cette origine, ce qu’on lui demande de privilégier, les arbitrages qu’on accroche derrière — ce n’était pas dans mes pièces. Je n’ai pas certifié ça.
— Vous avez certifié assez pour qu’on l’achète.
— Oui. Et vous avez écrit assez pour qu’on s’en serve.
Il n’a pas élevé la voix. Il a poussé vers moi une chemise — la sienne : des contrats gelés, une habilitation suspendue, la lettre d’un client public qui « attendait des clarifications ». Puis il s’est adossé, presque tranquille. Ce n’était pas l’indignation qui me gênait chez lui. C’était l’absence d’indignation.
— Vous saviez que c’était mince, a-t-il repris. Vous l’avez écrit assez gros pour que personne n’ait besoin de regarder ce qu’il y avait derrière.
J’ai regardé la chemise entre nous plutôt que lui. Je n’ai pas répondu. Toute réponse aurait été un mensonge, et il l’aurait entendu. J’aurais pu invoquer le contexte, la menace, l’impossibilité de vérifier à loisir une chose pareille — chacune de ces phrases était vraie, et aucune ne valait rien devant sa chemise.
Mais une phrase, dans ce qu’il avait dit, ne m’accusait pas encore : ce qu’on demandait ensuite à la machine, les arbitrages qu’on accrochait derrière, ça n’était pas de son ressort. Sorel ne me donnait pas un nom. Il me retirait celui que j’étais venu chercher.
J’ai fait ce que je savais faire : j’ai déplacé la question d’un cran. Si Sorel n’était que la porte, la main que je cherchais tenait la poignée plus haut ; il suffisait de remonter les étages. Je notais déjà, dans l’escalier, par où reprendre.
En repartant, je suis repassé devant la femme aux cartons. Elle avait fini une étagère et commençait la suivante. Elle ne m’a pas dit au revoir. Je ne l’avais pas saluée non plus.
En bas, sur l’interphone, les deux noms tenaient encore côte à côte : Sorel & Viane. Le cutter n’était pas encore passé là.