CONFORME
Acte IICh. 15
≈ 4 min

Partie II — Acte II

La nuit

Dossier · pièce 15
À assainir

On m’avait donné une place dans la cellule de crise — pas au centre, où trois ou quatre personnes suivaient cette nuit-là la répartition du courant, mais à une table sur le côté, un poste prêté, un téléphone. J’y étais parce que Brévanne était devenu mon site : la note qui portait mon nom en avait fait un point sensible, et un point sensible, la nuit d’une vague, ça se surveille. Personne ne m’avait dit que je pourrais agir sur quoi que ce soit. On m’avait dit que je pourrais regarder.

La salle était fraîche. Air filtré, café correct dans des gobelets, des voix basses, des courbes qui montaient sur des écrans. Dehors, la troisième vague de l’été poussait le réseau vers son plafond ; ici, on gérait ça comme un tableau de bord, avec le calme des gens dont ce n’est pas la peau qui cuit.

Vers une heure, les coupures ont commencé. Ça n’avait rien d’une catastrophe à regarder : des communes qui passaient du blanc au gris sur une carte, l’une après l’autre, à mesure que le courant se retirait là où le système acceptait de le retirer. Saint-Orme est passée au gris peu après — une petite commune collée à Brévanne, de l’autre côté du grillage, des pavillons et un lotissement où des gens allaient passer la nuit dans le noir, sous une chaleur qui ne tombait plus.

Brévanne, elle, est restée blanche. J’ai regardé les deux, le gris et le blanc, et j’ai fait ce que j’avais déjà fait quelques semaines plus tôt, un soir de vague, en pure perte : j’ai décroché, et j’ai demandé qu’on fasse repasser Saint-Orme avant Brévanne, le temps de la vague.

Cette fois, au bout du fil, quelqu’un a voulu m’aider. Une femme de la permanence, une voix fatiguée qui cherchait pour de bon. Elle a regardé, elle a cherché une marge.

— Je peux faire remonter deux ou trois rues de Saint-Orme, a-t-elle dit. Ça ne soulagera pas la commune. Pour vraiment la soulager, il faudrait prendre un peu sur Brévanne. Et Brévanne, cette nuit, je ne peux pas y toucher.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est verrouillé. Il y a une réserve sur le site. On ne déclasse pas un site sous enquête.

Je lui ai demandé de me lire la fiche. Elle l’a fait, de cette voix neutre qu’on prend pour lire ce qu’on n’a pas écrit. Motifs de maintien de priorité : charge hospitalière. Données de santé. Continuité de l’État. Et, en dernière ligne, une réserve contre-ingérence active — avec une référence, une date, un nom.

Le mien.

— C’est l’outil qui pondère tout ça, a-t-elle ajouté, comme pour s’excuser. Moi je lis ce qu’il me sort. Et il ne me sort pas Brévanne.

Ma note n’aurait jamais dû peser autant. Je l’avais écrite pour ouvrir une enquête, pas pour tenir une ville dans le noir ; entre les deux, elle avait monté les étages, durci à chaque main, et quelqu’un — ou l’outil qui pondérait — l’avait rangée là, parmi les raisons qui gardent un site allumé quoi qu’il arrive. La menace était réelle, me suis-je dit ; il avait fallu agir vite ; on ne déclasse pas à la légère un site qu’on soupçonne. Chacune de ces phrases était vraie. Je les ai empilées en moi, vite, comme des sacs contre une porte, et j’ai continué d’appeler.

— Et si on coupait Brévanne quand même ? j’ai demandé, en sachant déjà.

— On ne peut pas, a-t-elle dit, et pour la première fois sa voix a eu quelque chose de doux, la douceur qu’on garde pour ménager quelqu’un. Il y a des hôpitaux dessous. Des données dont dépendent des gens. Le couper, ça tue aussi, ailleurs.

J’en étais là : Brévanne ne pouvait pas tomber sans risque ; Saint-Orme pouvait gagner des marges, pas assez pour tenir la nuit ; et la seule ligne qui interdisait de prendre davantage sur Brévanne portait mon nom. Personne ne me demandait de choisir. On m’expliquait, poliment, que le choix avait déjà été fait.

J’ai rappelé. Un responsable, une dérogation, une astreinte qui m’a renvoyé à un principe. La femme de la permanence a fait ce qu’elle pouvait sur les marges — deux rues, une maison médicalisée, un feu qu’on rebranche. Pas Brévanne. Brévanne ne bougeait pas. Brévanne était à moi.

Le nom est arrivé dans le flux à deux heures quarante et une, sur le même écran que le reste, dans la liste où défilaient les incidents de la nuit — un transformateur, une altercation, un malaise. Saint-Orme. Décès constaté avant rétablissement du courant. Madeleine Delmas, soixante-dix-huit ans.

La liste a continué de défiler ; d’autres lignes, déjà, en dessous. Autour de moi, personne n’a ralenti — ce n’était pas le genre d’endroit où l’on s’arrête sur une ligne. J’ai reposé mon gobelet, vide depuis longtemps, et je ne l’ai pas rempli.

Sur la carte, au mur, les deux couleurs tenaient. Saint-Orme était grise, rendue au noir et à la chaleur avec les autres. Brévanne brillait au milieu, blanche, intacte, prioritaire — un carré de lumière que rien n’atteignait cette nuit-là, et surtout pas moi. J’avais mis mon nom sur la note qui la protégeait. On m’avait dit de le mettre en entier.