Partie II — Acte II
Le verre d’eau
Saint-Orme se traverse en cinq minutes : un centre, quelques rues, des pavillons, et le campus au bout qu’on voit de partout. La maison de Madeleine Delmas était une des dernières avant les champs — un pavillon avec un jardin sec et des volets qu’on avait laissés fermés.
C’est son fils qui m’a ouvert. Patrick ; je le savais par le rapport, il ne me l’a pas demandé. Une cinquantaine d’années, en tee-shirt, l’air de quelqu’un qu’on a sorti de son travail pour une tâche qu’on ne sait jamais faire : ranger la vie de quelqu’un. Derrière lui, dans l’entrée, une pile de courrier qu’on n’ouvrirait plus.
Je lui ai dit que j’étais de l’État, venu à propos des nuits de la semaine passée. C’était vrai à peu près, et bien assez pour lui : il n’a pas demandé quel service, ni pourquoi maintenant. Il a reculé d’un pas pour me laisser entrer.
— C’est bien que quelqu’un se déplace, il a dit.
Sans ironie, en refermant la porte sur la chaleur. On n’avait pas vu grand monde chez eux, cette semaine-là. Qu’on envoie quelqu’un s’asseoir dans sa cuisine, pour lui, c’était déjà beaucoup.
La cuisine était celle d’une femme de l’âge qu’elle avait : un calendrier des postes, un torchon plié en trois, des verres dépareillés sur l’égouttoir. Sur le rebord de la fenêtre, une paire de lunettes pliée attendait quelqu’un qui ne la reprendrait pas. Il m’a fait asseoir et, avant que j’aie rien demandé, il a rempli un verre au robinet et l’a posé devant moi.
— Tenez. Avec ce qu’il fait.
Je l’ai pris. On ne refuse pas un verre d’eau à un homme qui vient d’enterrer sa mère ; le refuser aurait demandé une raison, et je n’en avais aucune que je pouvais dire.
Il a parlé, comme parlent les gens seuls quand quelqu’un s’assoit enfin. Sa mère dormait la fenêtre ouverte, elle n’avait jamais voulu de climatisation. Le courant était tombé vers minuit, comme souvent. Le matin, une voisine s’était étonnée que les volets soient encore clos.
— Ici, on s’y attendait presque, il a dit. Pas elle, pas cette nuit-là — mais les coupures, oui. Ça tombe souvent, chez nous. Là-bas, derrière le grillage, eux, on ne les a jamais vus s’éteindre.
Il a montré la fenêtre du menton, vers le bout de la commune, là où le campus gardait ses lumières les nuits où l’on coupait les siennes. Il ne savait pas qu’il le disait à l’homme qui avait écrit, noir sur blanc, qu’on n’y toucherait pas. Il croyait parler à l’État qui venait enfin prendre des nouvelles.
Il a rincé une tasse qui n’en avait pas besoin et l’a reposée à côté des verres.
— Après, forcément, on se demande pourquoi cette rue-là, il a dit, sans se retourner, sans attendre que je réponde. Pourquoi elle. On se le demande un moment, et puis on arrête. Il n’y a personne à qui le demander.
Il y avait quelqu’un. J’étais assis à sa table, je tenais son verre, et j’étais très exactement l’homme à qui il aurait fallu poser la question. Je n’ai rien dit. Il ne me le demandait pas ; c’était ça, le pire — qu’il ne me demande rien.
J’ai bu. L’eau était tiède, avec le goût de métal des vieilles canalisations. Je l’ai bue jusqu’au bout : c’était la seule chose qu’il m’offrait que je pouvais prendre, et la laisser aurait été lui refuser le seul geste qui lui restait à faire pour quelqu’un.
Je me suis levé pour partir. Il m’a raccompagné, m’a remercié encore sur le seuil — d’être venu, de m’être déplacé, comme si j’avais fait quelque chose. Puis il est rentré finir ce qu’il avait commencé : la vie d’une femme de soixante-dix-huit ans à mettre en sacs, les verres à laver, y compris celui que je venais de vider.
Je suis reparti avec son merci et le goût de son eau. Il m’avait pris pour quelqu’un de bien.